LE MONDE | 03.04.08 | 14h38  •  Mis à jour le 03.04.08 | 14h47

Vendredi 14 mars, Lhassa, la capitale du Tibet chinois, s’embrase. Quelle est la séquence d’événements qui a précédé, scandé puis suivi ce « vendredi noir » qui a brutalement projeté le Tibet sur la scène médiatique et diplomatique mondiale et placé la Chine sur la défensive ? Plus de quinze jours après les faits, bien des zones d’ombre persistent. Les témoignages sont partiels. L’intoxication fait écran. L’impossibilité pour la presse de travailler dans des conditions indépendantes dans un Tibet verrouillé par les forces chinoises hypothèque la recherche de la vérité. Après la grande confusion des premiers jours, il est pourtant possible d’y voir un peu plus clair aujourd’hui.

Tout commence le lundi 10 mars à Lhassa. Au Tibet, le 10 mars est toujours une date sensible : c’est l’anniversaire du soulèvement de Lhassa en 1959. Le 14e dalaï-lama, âgé de 23 ans, avait alors pris la fuite, franchi les cols glacés de l’Himalaya pour se réfugier dans la ville indienne de Dharamsala. Un deuil politique. L’échéance est sensible, pas forcément explosive. Mais ce 10 mars 2008 est très spécial. Les Jeux olympiques de Pékin auront lieu dans cinq mois, les projecteurs de la presse internationale sont braqués sur la Chine scintillante. Pour les Tibétains, c’est une aubaine. Ils entendent bien profiter de ce moment exceptionnel pour faire entendre leur voix.

Combien sont-ils à l’aube de ce lundi ? 200 ? 300 ? 400 ? Il est 6 heures du matin et ils sortent du grand monastère de Drepung, situé à 8 km à l’ouest de Lhassa.

Dans un frémissement de robes grenat, les moines prennent le chemin du centre-ville. Aucun slogan politique n’est proféré. Les bonzes n’exigent qu’une seule chose : la libération de ceux des leurs qui ont été emprisonnés en octobre 2007 pour avoir malicieusement célébré une victoire diplomatique du dalaï-lama. A Washington, le chef spirituel des Tibétains avait alors reçu – des mains de George Bush ! – la médaille d’or du Congrès américain. A Drepung, certains murs du monastère ont, comme par hasard, été repeints en blanc au lendemain de l’événement. Le défi silencieux n’avait pas échappé à la police chinoise. Les meneurs présumés avaient été arrêtés.

Les moines marchent, donc. La petite cohorte ne tarde pas à buter sur un barrage de forces de l’ordre. Face à la haie de boucliers, les religieux s’assoient sur le macadam. Le sit-in dure quelques heures avant que l’assemblée ne se disperse. A ce stade, la police est prudente. Elle a apparemment reçu des consignes de retenue. Au crépuscule, un nouvel attroupement se forme. Au centre-ville, cette fois-ci. Des moines et des étudiants se retrouvent au coeur de la place Barkhor. Ils se déploient en cercle, main dans la main. Policiers en uniforme ou en civil sont présents en masse. Six ou sept manifestants sont embarqués. Le fond de l’air est lourd à Lhassa.

Le lendemain, mardi 11 mars, le ciel au-dessus de Lhassa est toujours aussi bleu, ce bleu pur des altitudes himalayennes, mais le climat est orageux. Des moines de Drepung sortent à nouveau sur la chaussée, galvanisés par les arrestations de la veille. Ils sont aussitôt suivis par d’autres religieux du monastère de Sera, situé à 4 km au nord de la vieille ville. Ces derniers brandissent des drapeaux tibétains. Des incidents éclatent en fin de matinée quand la police chinoise, appuyée par des forces paramilitaires de la police armée du peuple (PAP), décide de disperser les manifestants manu militari. Des grenades lacrymogènes sont tirées, les moines sont frappés à coups de matraque.

Mercredi 12 mars, la tension monte encore d’un cran. Les rumeurs de tentatives de suicide de deux moines de Drepung, qui se seraient tranchés le poignet, enfièvrent les esprits. D’autres moines de Sera auraient entamé une grève de la faim. Dans ce même monastère de Sera, des moines sont battus par la police, rapporte un témoin à la BBC.

Un touriste européen, familier de la Chine et qui était alors en vacances à Lhassa, rapporte qu’à partir de ce moment le quartier tibétain est quadrillé par la police. « Tous les 10 à 15 mètres, en travers du circuit de pèlerinage autour du temple du Jokhang, dans la rue, une table avait été installée avec quatre chaises et des policiers », raconte-t-il au Monde.

Le Jokhang est le coeur du vieux Lhassa, le saint des saints devant lequel se prosternent des dizaines de pèlerins venus parfois des coins les plus reculés du Tibet. Mains jointes au-dessus de la tête, ils s’agenouillent, se jettent sur le sol, renouvellent leurs génuflexions après avoir complété, dans le sens sacré des aiguilles d’une montre, les deux cercles de la circumambulation autour du Johkang. C’est autour de ce temple que se nouera la tragédie quelques jours plus tard. Au Jokhang, les religieux sont cantonnés au premier étage, où ils vivent. Le jeudi 13, l’un d’eux se penche à une fenêtre et parvient à laisser tomber à des touristes : « Not so good here », selon un visiteur européen.

Le vendredi 14 mars, la mécanique infernale est en place. Après les monastères de Drepung et de Sera, c’est le temple de Ramoche qui entre en action. En fin de matinée, à l’issue de la prière, une marche de moines s’esquisse mais la police la bloque aussitôt. Les religieux s’assoient par terre. Vers 14 heures, le touriste interrogé par Le Monde voit des dizaines de camions militaires filer vers le quartier tibétain. « Les moines ont refusé de bouger, lui explique son guide. La police les a attaqués et les gens ont réagi en mettant le feu à un véhicule militaire. » Les « gens » ont donc « réagi ».

La grande nouveauté, c’est que les badauds tibétains se jettent dans la mêlée. Des volées de pierres s’abattent sur les boucliers de la PAP qui cède sous l’assaut. C’est l’émeute. La foule en furie gagne la rue de Pékin, l’artère principale qui traverse Lhassa d’est en ouest, puis se répand dans les allées de la vieille ville.

La colère des Tibétains, laïques et moines confondus, se déchaîne contre tout ce qui symbolise des dizaines d’années de colonisation chinoise. Les émeutiers caillassent des camions de la police, s’en prennent aux bureaux de l’agence de presse Chine nouvelle, aux bâtiments de la sécurité publique, au complexe commercial Baiyi, à une mosquée dont la porte flambe. Ils frappent avec violence des Chinois han croisés en chemin, incendient toutes les échoppes appartenant à des non-Tibétains. Une nappe de fumée noire recouvre Lhassa.

Dans ce chaos général, les rancoeurs longuement accumulées entre Tibétains et migrants han ou hui (musulmans), qui détiennent l’essentiel du commerce à Lhassa, explosent en haine nue. L’émeute prend un caractère ouvertement racial. « C’était un déversement de violence ethnique de la nature la plus déplaisante qui soit », a raconté James Miles, correspondant à Pékin de The Economist et seul journaliste étranger présent à Lhassa ce jour-là.

Le correspondant de l’hebdomadaire allemand Die Zeit, George Blum, débarque, lui, le lendemain. Il découvre l’étendue des dégâts en se promenant dans la vieille ville quasi déserte. Il est frappé «  par l’ampleur des destructions et les traces d’une violence telle qu’elle a choqué certains Tibétains, pourtant très anti-chinois ». Des jeunes ayant participé aux émeutes crânent devant lui. Ils s’écrient : « On leur a montré, aux Chinois, ce dont on était capable !… »

Sylvie Kauffmann, Brice Pedroletti et Bruno Philip (avec Frédéric Bobin)

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